mardi 2 janvier 2018

Visages, villages (Agnès Varda, JR, 2017)

Le duo pouvait paraître improbable, il est finalement évident. Ces deux-là ont le même regard sur le monde qu'ils traduisent en images, avec le même désir de faire naître la poésie du quotidien, de saisir le beau là où nous ne voyons que banalité. De leur amitié taquine est né un film sur leurs pérégrinations, Agnès Varda entraîne JR à la campagne, dans les villages et petites villes de province, faisant du hasard leur assistant. Au gré des rencontres, ils discutent, écoutent, prennent des photos que JR et son équipe affichent en grand format sur les murs.

Leurs imaginations se conjuguent parfaitement dans un même élan créateur pour replacer l'art dans la rue, un art vivant et engagé .
Leur démarche crée du lien, même s'il faut utiliser pour cela une anecdotique et symbolique baguette de pain qui le temps d'une fresque, réunit les habitants d'un village.
Elle redonne vie à des lieux désertés. L'émouvant visage de Jeannine, dernière habitante d'un coron promis à la destruction et des silhouettes de mineurs sur des murs de briques provoquent la parole et l'échange à travers les souvenirs. Ou bien le temps d'un pique-nique, des inconnus s'initient au collage avec des photos de leurs visages sur des maisons jamais finies et à l'abandon.
Elle rend visibles les invisibles, l'agriculteur solitaire, les ouvriers d'une usine, le grand facteur ou cette jeune femme à l'ombrelle intimidée d'être devenue une œuvre dont l'image inonde les réseaux sociaux, ou bien encore ces femmes de dockers qui avant le documentaire n'avaient jamais mis les pieds dans ce port où travaillent leurs maris.

Le fil conducteur de ce film, ce sont les lunettes de JR qu'il ne semble jamais quitter et qui renvoient Agnès Varda au souvenir de Godard, JLG, l'ami de ses jeunes années, qui lui non plus ne les quittait jamais. Ses lunettes deviennent symbole du temps qui passe et entre les premières images, Godard retirant ses lunettes pour Agnès dans un film et celles de JR accomplissant tendrement le même geste, la boucle semble se boucler. C'est que l'âge avançant, Agnès Varda envisage la fin et ce n'est pas le moment le moins émouvant du film où elle évoque la mort devant la tombe de Cartier Bresson. Qu'elle dise avoir hâte de connaître la fin peut surprendre chez cette femme pleine de vitalité et d'idées. Mais le corps ne suit plus et sa vue se dégrade ; sans l'association avec JR qui amuse par la différence d'âge, elle n'aurait pu faire ce film dans lequel, au delà de leur travail créatif, il est ses pieds et ses yeux. Ses pieds et ses yeux dont il collera la photo avec une tendresse malicieuse sur les wagons d'un train afin que leurs images fassent les voyages qu'ils ne feront plus.

Le temps passé, le temps qui passe, c'est aussi cette photo de Guy Bourdin, son ami photographe qui s'était fait modèle pour elle. Agrandie et installée sur la paroi d'un blockhaus allemand, étrange sculpture sur cette plage normande, elle disparaitra en une nuit avec la mer, comme pour mieux nous rappeler que tout est éphémère et que nous ne sommes que de passage.

Rien de triste ou de sombre dans ce film,qui est celui d'un homme et d'une femme bienveillants partageant la même humanité, un film émouvant, sensible et drôle, un film qui fait du bien.



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