mercredi 17 janvier 2018

L'heure d'été (Olivier Assayas, 2008)

Un dimanche à la campagne, une grande maison un peu délabrée où règne l’émouvant désordre laissé par les générations qui se sont succédées dans ses murs, meubles, objets disparates qui tous ont une histoire, sont porteurs de souvenirs. Autour d’Hélène (formidable Edith Scob), la mère, la famille s’est réunie pour fêter ses 75 ans. Les petits enfants se sont dispersés dans le parc, comme l’ont fait avant eux leurs parents et grands-parents. Le repas s’étire dans le jardin, à cette place où il y a eu tant d’autres réunions de famille, plaisir des retrouvailles dans une douce torpeur, en évoquant des vieux souvenirs. Les trois enfants d’Hélène sont là, ce qui est un événement de plus en plus rare : Frédéric, l’aîné, prof à Sciences-po, Adrienne, designer qui gravite dans les milieux artistiques new-yorkais et Jérémy travaillant en Chine pour le compte d’une grande multinationale.
Hélène profite d’un moment de solitude avec Frédéric pour lui parler de sa succession, car dans cette maison a vécu l’oncle d’Hélène, un peintre de renom, l’amour de sa vie, celui auquel elle s’est consacrée, avant et après sa mort, gardienne de sa mémoire, légataire de sa collection et de son œuvre.
C’est la transmission le personnage principal du film. Qu’est- ce qui se transmet au-delà de la mort ?Que reste-t-il d’une vie, rien ou presque, Hélène le sait, avec elle disparaîtront des souvenirs, des secrets et tout ce travail pour maintenir l’unité de l’œuvre de son oncle, puisque la collection sera vendue au plus offrant, dispersée au quatre vents, ce travail qui est son œuvre à elle, si chargée de mémoire, mémoire de sa jeunesse, de ses jours heureux, source de son bonheur, sens de sa vie.
Car c’est une partie de son âme qu’elle a laissée dans cette tâche, comme son oncle avait laissé un peu de son âme dans ses tableaux et ce décor où il aimait vivre, peindre.Rester dans ces murs pour Hélène, c’était une façon de prolonger le dialogue avec cet oncle adoré, avec son esprit. C’est tout une part de l’histoire et de la vie des êtres qui ont vécu ici, qui reste enfermée dans cette maison. Mais qui le sait ? Si l’âme disparaît, il ne reste que des objets.
Quand Hélène meurt, apparaît donc la douloureuse question de l’héritage, cet héritage, à la fois biens matériels transmis lors d’une succession, mais aussi tout ce que nous transmettent les parents et les générations précédentes même si cet héritage-là n’est pas quantifiable.Pour Frédéric, l’aîné, celui qui est le trait d’union entre le passé et le présent, la question ne se pose pas. Ne rien toucher dans la maison et continuer à y passer des vacances, s’y retrouver. Là sont ses racines, son enfance, les traces de vie de sa mère, de sa famille, toute cette histoire qu’il veut pouvoir offrir un jour à ses enfants. Pour les deux autres, qui ont déjà quitté la vieille Europe pour construire une vie ailleurs et qui ont besoin d’argent, cette maison de famille sans leur mère n’a plus de sens. Alors ils vont vendre, et la collection et la maison.
Quelle est la vraie valeur de ces objets dont chacun a une histoire ? Les deux Corot qui se font face, dans l’entrée depuis tant d’années, fierté de la famille, offerts par le peintre lui-même au grand - oncle, peints dans un champ juste à côté de la maison où s’élève désormais un supermarché, ne sont pour le marchand d’art que « des sujets austères réalisés par un artiste mal identifié sur le marché de l’art ». Le bureau Majorelle, pièce rare que le musée d’Orsay convoite, si vivant encombré de papiers, décoré des fleurs du jardin, semble prisonnier, exposé dans une galerie au milieu d’autres meubles devant lesquels défilent les touristes sans s’arrêter, comme le vase Bracquemont qui semble fossilisé dans sa vitrine au milieu d’autres objets. Fréderic le sait bien qu’il y a dans les choses une autre valeur que marchande quand il offre à Eloïse, la fidèle employée de maison, l’autre vase Bracquemont, naïve Eloïse qui ne sait pas qu’elle a sous le bras une pièce de musée qui vaut une petite fortune mais qui voulait juste une souvenir d’Hélène, y mettre des fleurs et penser à elle.
"Tout œuvre est morte quand l’amour s’en retire." Cette phrase là , de Malraux, s'applique parfaitement à ce film d'Assayas, passé assez inaperçu.

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