dimanche 3 décembre 2017

Les disparus (Daniel Mendelsohn, 2007)

Curieux, Daniel Mendelsohn l'a toujours été et comment ne l'aurait-il pas été, lui dont le visage rappelait tant à certaines personnes quelqu'un qui était mort depuis longtemps, qu'elles se mettaient à pleurer en le voyant. Et qui étaient ces personnes, celles qui étaient mortes et celles qui pleuraient, quels liens les unissaient à lui ?

C'est parce qu'il n'aimait pas être confronté à cette masse de relations indifférenciées qui le plongeaient dans la confusion qu'il a passé des années à faire des recherches généalogiques sur sa famille puis à parcourir le monde pour découvrir comment son grand-oncle Shmiel, sa femme et ses quatre filles étaient morts en Pologne dans les années quarante et pour au final organiser le savoir accumulé en écoutant et interrogeant les uns et les autres. Il répondait ainsi à son double désir de connaître et de mettre en ordre ses connaissances, penchant intellectuel apparu dès l'enfance, source de plaisir lorsqu'il il y parvenait mais aussi de douloureuse angoisse quand il se retrouvait devant une masse d'informations réfractaires à l'organisation. Une impulsion du même ordre que celle qui pousse à écrire, imposer un ordre au chaos des faits en les assemblant dans une histoire qui a un début, un milieu, une fin.

De là est né le livre, récit d'une enquête à la recherche d'une histoire aussi horrible soit-elle qui donne un sens à la mort de Shmiel et de sa famille, une histoire qui restitue les pages incomplètes du passé, de celles qui rendent les vivants fous de ne pas savoir, une histoire qui porte réparation à ceux qui ont disparu, une histoire authentique que l'on peut transmettre à ses enfants,et qui devenait incidemment quête à travers ses ancêtres d'une identité juive perçue comme culture plus que comme religion.
Au terme de ses recherches, s'est posée à Daniel Mendelsohn la question de savoir comment reconstruire cette histoire de la manière la moins subjective possible.Il lui fallait rester sur ses gardes, la force des clichés et des habitudes mentales est telle qu'en opérant des suppositions inconscientes à propos des gens, on commet des erreurs dans l'interprétation des événements historiques.

Car où sont les faits, où est la vérité ?Ces témoignages sont des histoires pas des faits, des histoires qui font appel à la mémoire de personnes qui parfois mélangent tout après tant d'années, une mémoire qui joue des tours, élimine ce qui dérange et suit les contours de ce qui lui plaît, des histoires variables d'une personne à l'autre parce que chacun se place au centre de l'histoire qu'il raconte,des histoires qui ne sont pas à l'abri des erreurs et même les textes sur lesquels s'appuient les recherches parfois peuvent en comporter . Comment faire la différence entre une pure confidence arrachée au passé et une rumeur de troisième main érodée et déformée par des années de manipulations ou par les rancunes personnelles ? Comment être au plus près de la vérité ? Personne n'était là pour observer ce qu'il était réellement advenu lors des massacres, on pouvait se faire une image mentale de ce qui s'était passé mais personne ne pouvait savoir ce qu'ils avaient réellement ressenti.

Rapporter l'histoire, c'est le triomphe inéluctable du narrateur qui, suivant sa personnalité et son caractère, conçoit le plan général auquel vont être subordonnés les détails arrivés en temps réel dans l'histoire réelle. Comme tout un chacun, ce narrateur ne peut être que lui-même, prisonnier du temps, des lieux, des circonstances et quelque soit son désir d'apprendre et de savoir, il ne pourra jamais voir que de ses propres yeux, entendre de ses propres oreilles et la façon dont il interprète ce qu'il voit et entend,dépend en dernier ressort de ce qu'il est et pense déjà savoir ou désire savoir.

Le plan du livre suivant la progression de l'enquête, il ne fallait pas que le suspense créé soit l'unique fil conducteur de la lecture, il ne fallait pas chercher à découvrir à tout prix une sorte de drame pour animer la vie impossible à connaître des ces gens au risque d'en faire une caricature,il ne fallait pas les transformer en victimes héroïques dans la pure tradition américaine. Intercaler entre les pages de cette histoire individuelle des textes bibliques permettait de prendre du recul,de la hauteur, de laisser à ces êtres humains leur spécificité et de ne pas en faire des marionnettes manipulées pour les besoins d'une bonne histoire, permettait aussi d'appréhender les questions abstraites que cette plongée dans l'Histoire faisait naître sur les conflits humains. Y avait-il une pérennité dans les comportements humains dans une situation donnée, pourquoi certains choisissaient-ils le bien et d'autres le mal, pourquoi un voisin proche devenait-il votre meurtrier ?

Bolechow, le berceau de la famille maternelle de Daniel Mendelsohn, était un endroit où cohabitait trois cultures et tous s'entendaient bien tant qu'ils avaient eu besoin les uns des autres. Là le cosmopolitisme, ce mot si galvaudé, était une richesse et il l'est tant qu'il ne donne pas lieu à un repli identitaire.Dans cette partie de la Pologne orientale passant successivement des mains des Russes à celles des Allemands au gré des traités, Juifs et Ukrainiens avaient en commun d'être deux peuples sans état-nation, opprimés, vulnérables dont la situation évoluait selon la logique d'une tragédie grecque : ce qui était bon pour l'un était mauvais pour l'autre. Il est difficile de croire que les exactions commises par les Ukrainiens décrits par les survivants juifs comme les plus cruels de tous, pires que les nazis, soit l'expression naturelle d'un caractère spécifiquement ukrainien,ces Ukrainiens dont les descendants recevaient aujourd'hui Daniel et sa famille avec chaleur. L'ignominie, n'est pas une caractéristique nationale. Cette généralisation-là, Daniel Mendelsohn ne peut l'accepter, sans doute parce qu'il se situe en dehors de l'événement, mais il peut concevoir qu'une classe de gens qui s'est perçue et a été subalterne d'un autre groupe, puisse éprouver un ressentiment si féroce qu'il explosera en sauvagerie bestiale contre ceux qu'elle juge responsables de sa souffrance.

Il est effrayant de voir comme d'une époque à l'autre, d'une culture à une autre, on retrouve la même source d'inspiration dans le choix des sévices infligés par les tortionnaires, comme ces pyramides de corps humains décrites par les survivants de Bolechow et celles photographiées dans les prisons d'Abou Graib soixante ans plus tard. Etrange symbole que ces pyramides qui pouvaient être considérées comme l'expression la plus précoce du mystérieux instinct de création chez l'homme,celle d'être civilisé ou le symbole parfaitement perverti de l'abandon de ces valeurs civilisées. Comme si tout était contenu dans ce petit triangle,le meilleur des instincts humains et le pire, les sommets de la civilisation et ses profondeurs, la capacité de faire du rien à partir de quelque chose et quelque chose à partir du rien.

Pourtant dans toute cette barbarie, chaque survivant avait été sauvé par un Ukrainien. Il y avait eu des actes de trahison et des actes de sauvetage extrêmement risqués.Comment savoir comment les gens vont se comporter dans ces situations extrêmes, comment ne pas juger et comment juger quand aucun de nous ne fera jamais l'expérience des pressions que certaines personnes ont subies pendant ces années de guerre, des choix inimaginables qu'il a fallu faire, n'aura jamais une idée sur les émotions ressenties. Tout est compliqué, il faut se méfier des généralisations et voir les choses dans leur complexité,là encore à travers les lunettes de la tragédie grecque qu'aime porter l'hélleniste Mendelsohn.La véritable tragédie n'est pas dans une confrontation directe entre le bien et le mal mais mais dans un conflit entre deux conceptions du monde irréconciliables auquel il faut ajouter l'extrême fragilité de la civilisation qui peut facilement basculer dans l'ignoble quand règne la faim et la terreur.
Il y a tant qui restera à jamais impossible à connaître. Cette aventure née avec le désir de savoir comment Shmiel et sa famille était mort,conduisait à découvrir comment ils avaient vécu. Ils étaient des gens ordinaires qui avaient eu une vie ordinaire et étaient morts comme tant d'autres.Les disparus, ce n'était pas seulement ces morts, ces sacrifiés dont on avait volé une partie de la vie qui leur restait à vivre. C'était aussi ces survivants interdits de bonheur parce que leur lourd passé avait irrémédiablement brisé en eux cette aptitude à être heureux et puis, dans cette grande dévastation, ces pensées qui ne seraient jamais pensées, ces découvertes jamais découvertes, et cet art jamais créé. En cela quelque part, l'holocauste est toujours en cours.Les disparus ce n'est pourtant pas un livre sur la Shoah, c'est une histoire dans laquelle est incluse la Shoah.

Tant de choses qui resteraient impossibles à connaître et "à la fin tout serait perdu mais pendant un certain temps, une partie peut être sauvée si seulement face à l'immensité de tout ce qu'il y a et de tout ce qu'il y a eu, quelqu'un prend la décision de regarder en arrière, de jeter un dernier coup d'oeil, de chercher un moment parmi les débris du passé, pour voir ce qui a été perdu mais aussi ce qui peut être trouvé.

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