lundi 4 décembre 2017

Annie Hall (Woody Allen,1977)

  1. Pourquoi certains films de Woody Allen, d'un homme qui pourtant voit la vie comme un moment "de solitude, de souffrances et de malheur" où il y a deux voies possibles, " l'horrible et le misérable", pourquoi ont-ils le pouvoir de me procurer une euphorisante légèreté ?

    Une des clés de cet effet thérapeutique se trouve peut-être dans la dernière scène d'Annie Hall, le premier film de l'abondante filmographie de Woody Allen que je revois avec plaisir. On y découvre Alvy Singer, un des nombreux personnages doubles de Woody Allen, mettre en scène une pièce de théâtre largement inspirée de son histoire d'amour manquée avec Annie Hall/Diane Keaton, mais une histoire revue et corrigée, grâce à  son pouvoir de créateur, ce qui  lui permet de réécrire le scénario de la vie à l'aune de son désir, la vie  en mieux quoi! Et c'est ce que fait Woody Allen film après film, balançant sans cesse entre illusion et réalité et cela de la façon la plus réjouissante qui soit. Il expose avec humour et lucidité ses angoisses existentielles d'être humain perdu dans ce vaste monde hostile qui pour peu qu'on soit un tantinet angoissé et lucide soi-même, font écho aux nôtres, il fait de ses névroses sa source d'inspiration bâtissant un univers de fiction qui devient tangible à force de nous être familier, un univers où il nous donne rendez-vous. Il nous invite à observer ce bal des casse-pieds qu'est souvent la vie mais un bal où il s'offrirait le luxe par sa baguette magique de réalisateur de faire changer le sens de la danse.

    Ainsi quand dans la file d'attente d'une salle de cinéma, Alvy s'énerve contre un prétentieux pontifiant qui pérore sans vergogne sur Fellini ou Becket et se targue de sa chaire d'université et de sa thèse sur Mc Luhan pour rendre irréfutables ses discours suffisants, il se permet d'aller chercher le véritable Marshall Mc Luhan qui justement, par le plus grand des hasards se trouve là et qui en quelques mots cloue le bec de l'impudent. Avec cette conclusion d'Alvy à laquelle on ne peut qu'adhérer et rêver : "Ah, si c'était ça la vie !" en s'adressant directement au public, à nous car l'écran n'est en rien une séparation infranchissable et Woody Allen use de ce procédé quand il lui chante nous impliquant un peu plus dans son histoire et rendant plus floue encore la frontière entre fiction et réalité.

    Les occasions de s'énerver pour ce lucide pessimiste qui se protège derrière sa dérision qu'est Alvy sont nombreuses et les dialogues du film sont émaillées de réflexions acerbes sur ses sujets d'exaspération. Sont particulièrement insupportables, pour lui que sa mère définissait déjà comme un enfant qui ne faisait rien comme tout le monde et ne s'entendait avec personne, les idiots bavards et tous ceux qui prétendent savoir ce qu'il faut faire. Ils fuient les soirées branchées que ce soit celles qu'affectionnait sa seconde femme,celle qui faisait des  pulsions animales d'Alvy un concept psychanalytique, soirées réunissant de pseudo-intellectuels en proie à l'incontinence verbale ou bien dans un autre style mais dans le même genre, les soirées organisées dans le monde du show-biz où l'obsession du paraître semble être à son paroxysme, faisant regretter à Alvy sa solitude, même s'il y a abondance de filles jolies et peu farouches. Il revendique le droit de n'être pas dans le coup, de détester le soleil, la macrobiotique,les familles américaines types cachant leurs névroses sous une lisse image resplendissante de santé, la Californie trop propre, le rock,il revendique le droit d'échapper au diktat de rester jeune à tout prix, de chercher sans cesse la nouveauté et le plaisir immédiat que ce soit en essayant des substances illicites ou rencontrant de nouvelles têtes.
    Lui est insupportable de faire des choses qu'il n'aime pas pour gagner sa vie, comme d'écrire pour des artistes qu'il trouve pathétiques et détestables sans pouvoir leur dire ou de participer à des émissions de télé ineptes à en avoir la nausée, expression qu'Alvy qui est un as de la somatisation n'entend pas qu'au sens figuré, il a la nausée et le vertige face au vide culturel où le monde s'enfonce.
    Alvy veut être lui en toute liberté, ne pas se laisser enfermer dans le conformisme ambiant, ne pas se laisser absorber par le groupe et ses modes ,façonner par la pensée unique et réductrice.

    Seule issue pour Alvy,chercher la perfection dans l'art puisqu'il ne la trouve pas dans la vraie vie, cette" vie qui imite plus souvent  la mauvaise télévision que l'art." Et il y a un petit plaisir narcissique  pour le spectateur non américain à entendre Woody Allen à travers ses personnages faire sans cesse référence à la vieille Europe en matière de culture : de Bergman à Thomas Mann,de Mozart à Mahler en passant par Ophuls, Fellini, Renoir, Flaubert....excepté Wagner qui immanquablement lui fait entendre le bruit des bottes quand il ne lui donne pas envie d'envahir la Pologne.

    Quand Alvy rencontrera Annie Hall, il voudra lui faire partager ses goûts. On les verra au cinéma allant voir Bergman ou Le chagrin et la pitié, choisissant des livres ensemble et pour elle , de préférence avec le mot mort dans le titre ou se disputant sur l'utilité ou pas de cours du soir pour Annie qu' Alvy trouve sans vouloir l'avouer vraiment un peu godiche et provinciale. C'est que si pour Alvy la mort est la seule grande question importante, l'amour et les relations homme/femme restent la préoccupation majeure du quotidien. Un amour qui n'hésite pas à flirter sans complexes avec le romantisme le plus cliché mais ô combien délicieux : balade au bord de mer, coucher de soleil,dîner aux chandelles, promenade dans un parc new-yorkais où ils s'attardent à observer les passants (comme cette vieille femme donnant à manger aux pigeons),  mais un amour qui est si difficile à concilier avec l'individualité de chacun et les compromis que demande la vie de couple. Annie et Alvy, par exemple n'ont pas forcément les mêmes aspirations et la même façon d'envisager la vie. Ils se sont plus, passent de bons moments ensemble et de fichus quarts d'heure. Ils pratiquent allègrement la gymnastique proustienne à grands renforts de "tu m'aimes, je te fuis", "je t'aime tu me fuis". Kafkaïennes histoires d'amour! Quand Alvy a rencontré sa première femme, Alisson, un parfait "stéréotype culturel judéo-new-yorkais politiquement à gauche, genre friquée bon chic bon genre", qui plus est  jolie, elle lui correspondait parfaitement et pourtant il fera tout pour faire échouer leur relation, totalement inhibé par cet idéal de femme, tellement idéale qu'elle en devenait castratrice, comme s'il avait besoin de conserver un certain ascendant sur les femmes de sa vie pour exister, le sentiment de leur être un tantinet supérieur par sa lucidité ou sa cérébralité. Alvy fera au passage devant Annie quelques démonstrations de sa mâle attitude dans d'hilarants combats avec des homards ou des araignées, scènes franchement burlesques, qui me font mourir de rire.

    Incompréhensibles histoires d'amour qui font se rencontrer des hommes et des femmes qui ne se correspondent pas vraiment, qui disent s'aimer  et ne savent pas seulement partager sans mesquinerie leurs livres quand ils se séparent.
    Et ce ne sont ni les passants interrogés dans la rue, ni les psychanalystes qu' Alvy fréquentent assidûment qui apportent réponse à ses questions.
    Au fond si tout ce petit monde se cherche et se déchire en faisant une telle "fixation sur l'orgasme", c'est pour échapper à la béance de l'existence et si chacun se fourvoie dans des relations sociales au final décevantes et insatisfaisantes, c'est tout simplement pour échapper à l'angoissante solitude de la vie.

    Si ses derniers films ont fini par me lasser, il reste des films comme Annie Hall et quelques autres que j'ai toujours plaisir à revoir. Peut-être pour cet univers qu'il avait créé,de films en films, à la fois grave et léger et dont la permanence était source d'une rassurante familiarité.

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