mercredi 29 novembre 2017

Corps et âme (Ildiko Enyedi, 2017)

Est-il endroit plus improbable pour voir naître et grandir une histoire d'amour qu'un abattoir et cela d'autant plus que rien ne nous est épargné de ce qui s'y passe, dans sa réalité la plus crue et la plus insoutenable, quand l'âme ayant quitté le corps, il n'est plus qu'une masse de chair sanguinolente? Et puis l'abattoir, c'est un peu l'envers du décor, ce qu'on ne veut pas voir, un lieu de souffrance pour notre bon plaisir.
Pourtant ce film est habité par la grâce et se regarde dans une sorte d'état d'apesanteur, de sérénité indicible. Sans doute parce que le regard que porte Ildiko Enyedi sur ses personnages et qu'elle nous fait partager à travers sa caméra, est un regard d'une extrême bienveillance. Même en filmant les animaux qui, jusqu'à preuve du contraire ne jouent pas, elle sait capter et faire passer de fragiles émotions, que ce soit dans les scènes sylvestres oniriques ou dans dans celles où les animaux attendent la mort.
Si les animaux ne font pas semblant, les êtres humains ont parfois bien du mal à laisser filtrer leurs états d'âmes au travers du corps. C'est ce que la réalisatrice observe et nous transmet dans la rencontre de Maria et Endre, qu'elle nous dépeint par petites touches impressionnistes, à petits coups d'images de leur quotidien dans ce qu'il a de plus morne et de plus répétitif.
C'est que Maria et Endre ne sont pas des grands communicants. Endre, plus très jeune, embarrassé par un bras paralysé,désabusé par les histoires qu'il a vécues, s'est isolé dans le renoncement. Quant à Maria, on comprend au cours du film que son apparence froide et hautaine que critique ses collègues de travail, ses phrases maladroites et blessantes, son absence d'empathie ne sont que la traduction d'une forme d'autisme qui l'enferme dans la solitude.
C'est en découvrant que chaque nuit ils font le même rêve, qu'ils vont oser l'aventure de la rencontre. Cette histoire étrange, à la limite du fantastique, assez difficile à concevoir, de deux êtres qui se rencontrent au pays des songes, semble pourtant évidente sur l'écran tant la correspondance entre le couple humain et son double animal est grande. Quel animal pourrait mieux représenter Maria que cette biche gracile et apeurée dont elle a les mêmes yeux?
Et comment ne pas transposer chez Endre la force tranquille et le souffle rauque du cerf qui l'accompagne ? Double talent de la réalisatrice et des acteurs pour suggérer cette similitude.
C'est une aventure que de s'ouvrir à l'autre, d’accepter de sortir d'un ordinaire balisé, de renoncer à la sécurité d'une vie sans émotions fortes pour prendre le risque de l'imprévisible et de l'inconnu.
Pour Endre, c'est sortir de sa réserve et de ses certitudes, accepter la différence déconcertante de Maria qui n'a pas le comportement codifié et rassurant des autres femmes. Pour Maria, le chemin est peut être plus difficile encore, devant s'abandonner à l'inconnu des sensations charnelles et émotionnelles, quand le moindre contact corporel lui est tout bonnement insupportable.
Au passage il y a quelques moments humoristiques, comme les rencontres avec les psychologues ou lorsque Maria veut s'initier à la musique qui conduit à l'état amoureux.
La force du film, malgré des images parfois difficiles, c'est cette état de félicité dans lequel il nous plonge, comme si l'harmonie que Maria et Endre finissent par atteindre, était contagieuse. A faire naître la passion là où on ne l'attend pas, au delà des apparences, c'est une belle définition de l'amour que la réalisatrice nous propose : partager les mêmes rêves mais surtout les vivre.



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