mardi 24 octobre 2017

Lettres à un jeune poète (Rainer Maria Rilke, 1929)

C'est parce qu'il apprit par un professeur que Rainer Maria Rilke dont il lisait les poésies un jour de l'automne 1902, avait séjourné quelques années auparavant dans cette école militaire où il était élève officier, que le jeune Franz Kappus, vingt ans, décida de soumettre au jugement de Rilke ses propres écrits. 
S'établit alors entre ces deux hommes que quelques années séparaient et qui ne se connaissaient pas, une correspondance dont Kappus a choisi un peu plus tard de publier dix lettres dont le contenu dépasse la relation personnelle qui s'était établie entre eux pour atteindre une portée universelle où chacun peut trouver matière à réflexion. 
Quand Franz adresse sa première lettre à Rilke, il est en plein désarroi, hésitant entre une carrière d'officier pour laquelle il ne se sent aucune inclination et les incertitudes de la poésie, ne sachant pas si ce qu'il écrit a une quelconque valeur.Toute la subtilité et la force du message de Rilke, c'est de ne pas juger le travail de Franz, de ne pas s'attarder à des considérations techniques qu'il pourrait tirer de sa propre expérience, s'appuyant sur sa notoriété déjà certaine, mais de renvoyer Franz à lui-même, à son intériorité, de l'inciter et l'aider à trouver la réponse en lui : "Personne ne peut vous conseiller ou vous aider. Il n'existe qu'un seul moyen, plongez en vous-même."
"Aller en soi, soumettre à examen les profondeurs d'où surgit votre vie;c'est à sa source que vous trouverez la réponse à la question de savoir si la création est pour vous une nécessité."
"Recherchez la raison qui vous enjoint d'écrire, répondez franchement à la question de savoir si vous seriez condamné à mourir au cas où il vous serait refusé d'écrire et si la réponse devait être positive, construisez votre existence en fonction de cette nécessité. Et lorsque de ce retour à son intériorité, de cette immersion dans son propre monde surgissent des vers, vous ne songerez pas à interroger quelqu'un pour savoir si ce sont de bons vers.Vous verrez en eux une expression de votre vie. Une oeuvre d'art est bonne qui surgit de la nécessité."
Est-ce que tout n'est pas dit, là dans ces phrases, avec ce mot "nécessité" qui revient sans cesse sur l'acte de créer et le sens de la création ? Choisir de créer, c'est choisir un destin dont il faut assumer "la charge et la grandeur" sans se demander quel bénéfice on peut en tirer. Il ne faut chercher ni à plaire, ni à flatter sa vanité et ne pas attendre de reconnaissance extérieure. Bien au contraire, Rilke lui conseille de travailler avec" une honnêteté humble, silencieuse et profonde" et "si votre vie quotidienne vous parait pauvre, accusez-vous plutôt de ne pas être assez poète pour en convoquer toutes les richesses."
Tout est affaire de temps, de patience et d'humilité:"Développez-vous tranquillement en obéissant à votre propre évolution, vous ne pourrez davantage la perturber qu'en tournant vos regards vers l'extérieur et en attendant des réponses à des questions auxquelles sans doute, seul votre sentiment le plus intime est, à l'heure la plus silencieuse, en mesure de répondre."
Vivre en artiste, c'est vivre sans calculer, sans faire du temps un critère, c'est laisser s'épanouir au plus profond de soi, dans cette région où notre propre entendement n'accède pas, toute impression, tout sentiment et "attendre l'heure où l'on accouchera d'une clarté neuve." C'est aussi faire confiance à son propre jugement et se préserver des réflexions d'ordre critique ou esthétique que peuvent faire tous ceux qui se targuent de connaitre et juger l'art: "...ou bien ce sont des vues partisanes figées et dépourvues de sens dans leur pétrification sans vie ou bien ce sont d'habiles jeux de mots où telle conception l'emporte aujourd'hui et la vision contraire le lendemain."
"La solitude qui enveloppe les œuvres d'art est infinie et il n'est rien qui permette moins de les atteindre que la critique, rien de plus superficiel pour aborder une oeuvre d'art que les propos critiques.Seul l'amour peut les appréhender, les saisir et faire preuve de justesse à leur endroit."
"A chaque fois dans toutes discussions de ce genre, donnez-vous raison à vous et à votre sentiment et si toutefois vous deviez avoir tort, c'est la croissance naturelle de votre vie intérieure qui avec le temps vous conduira vers d'autres conceptions.Conservez à vos jugements leur évolution propre qui comme tout progrès doit n'être pressé par rien."
Etre en accord avec soi-même, voilà vers quoi il faut tendre sans craindre de se heurter à l'incompréhension des autres et en acceptant le conflit entre aspirations personnelles et réalité de la vie. Ne pas avoir peur de la solitude, la grande solitude intérieure qui devient "cette demeure à peine visible loin de laquelle passe le vacarme des autres."
Le chemin que Rilke propose à Franz d'emprunter n'est pas toujours facile à suivre, il est pavé de doutes et de souffrances. Mais il l'encourage à voir dans les difficultés une source de richesses intérieures, de celles qui font aspirer aux grandes choses et conduisent à la connaissance de soi et à l'acceptation de ce que l'on est vraiment.

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