lundi 2 octobre 2017

La plaisanterie (Milan Kundera,1967)


La plaisanterie, c'est cette carte postale envoyée par défi à une amoureuse indifférente et la pathétique vengeance qu'imaginera Ludvik pour châtier Pavel Zemanek, celui qui a brisé sa vie. Mais le livre, naviguant entre particulier et universel, semble suggérer que bien au delà de son titre et de son intrigue,c'est le monde, l'Histoire qui sont une vaste et absurde plaisanterie.
Dans la Tchécoslovaquie d'après guerre, la révolution communiste est en marche, l'effervescence règne dans les universités pragoises où se croisent les différents personnages du livre. Étrangement aucun ne semble s'être inscrit au parti communiste par idéologie, chacun cherchant un sens à sa vie dans l'appartenance à un groupe. Pour Ludvik, adhérer au parti ,c'est scandaliser une famille bourgeoise qu'il exècre. Pour Héléna, le parti est un dieu vivant, celui qui la console de ses échecs et de ses frustrations. Pour Jaroslav le musicien,le doux rêveur réfugié dans un monde imaginaire, si le coup d'état communiste lui est apparu d'abord comme l'avènement de la terreur, le gouvernement fit tant pour son orchestre de musique populaire qu'il prit sa carte. Quant à Pavel, l'opportuniste, qui nanti de la faveur des anges, savait si bien tourné sa veste en fonction de l'esprit du temps, il trouva là le terrain de jeu idéal pour faire ce qu'il aimait le plus : être admiré, retenir l'attention de tous.
A travers le destin de Ludwik, exclu du parti et de l'université puis condamné à travailler dans les mines, c'est toute la vie qui semble une plaisanterie, oscillant de la farce à la tragédie. L'Histoire plante le décor et sur ces scènes improvisées s'agitent des jeunes gens immatures dans de pervers jeux de rôle, s'appropriant des modèles qui leur plaisent : le môme commandant en héros d'airain, de jeunes étudiants en révolutionnaires ascétiques et inflexibles, la jolie et un peu sotte Marketa en amante salvatrice inspirée du cinéma. Quand à Pavel Zemanek, il est tout à la fois fabuleux metteur en scène et acteur vedette de l'histoire avec ses talents d'orateur et son physique de jeune premier. La grande faute de Ludvik dans ce théâtre là, c'est peut-être de ne pas avoir voulu jouer son rôle jusqu'au bout, son scepticisme devenant trahison.
Avec une précision de chirurgien, Kundera déchiffre, décrypte ce qu'est une vie,il dénoue patiemment l'écheveau des sentiments, des comportements, des motivations humaines.
Comment rendre intelligibles les actions humaines quand tous avancent masqués, quand l'individu, esclave des normes ou par orgueil de troupeau se soumet si facilement à la mentalité d'une génération, s'invente une solidarité suivant la pression des circonstances ou l'instinct de conservation ?
Comment démêler l'illusion de la réalité quand des autres nous ne savons rien ou presque, que ce qui nous apparaît dans un temps et un lieu donné, quand ils ne sont que des miroirs dans lesquels on cherche l'image de son propre sentiment ?Pire même,quand on peut vous affubler d'une image , comme celle du traître pour Ludvik, image devenant infiniment plus réelle que lui, condamné à en être l'ombre ?
A faire se succéder les visions de chaque personnage sur les mêmes événements, Kundera entraîne le lecteur dans un tourbillon de questions, le renvoie à ses propres interrogations jusqu'à en avoir le vertige, le confronte avec l'absurde. Même si au final le jeu risque d'être un peu vain puisque « rien ne sera réparé, tout sera oublié. »

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